Le 38
Nous y sommes tous venus avec un but bien précis en tête. Ceux qui disent le contraire mentent. Un jeune homme mis face au désarroi que représente la volonté de vouloir aller à la rencontre d'autres hommes attirés par les hommes est capable de pirouettes mentales des plus impressionnantes. Je ne parle pas ici des "refoulés", terme horrible qui sert à désigner ceux qui, à juste titre, ne veulent pas encore faire face à leurs désirs. On peut avoir smacké un tel en soirée juste parce qu'on était bourré, être par un concours de circonstances comiques dans le vestiaire pile au même moment que le camarade de classe qu'on zieute depuis des semaines et ainsi de suite. Ces constructions absurdes semblent tenir fièrement comme des statues de marbre n'ayant rien à prouver et c'est bien ça qui les rend si attirantes et confortables. Elles nous permettent de mettre certains passages de nos vies sur le dos du sort et ainsi pouvoir profiter pleinement des autres segments que l'on nous a vendus comme ô combien plus importants!
Mais on ne vient pas par hasard au 38 Avenue Jeanne un jeudi soir sous la pluie du everlasting autumn belge. Non, on n'y vient pas non plus juste pour voir ou s'informer, ni pour accompagner un pote. On y vient pour donner un gros coup de pied (ou de pouce ?) à notre vie. Du moins c'était le cas pour la majorité des personnes présentes ce jeudi 29 septembre 2011. Je venais tout juste de m'installer à Bruxelles pour suivre des études dans une université néerlandophone. Après m'être rendu compte que l'association lgbt de mon université avait une page internet où figuraient uniquement des prénoms féminins je me suis souvenu d'un cercle dont j'avais entendu parler à 16 ans. Leur forum me notifiait qu'un comité composé de Jeremy, Clément, Gaspard et Didier serait ravi de m'accueillir. Mon kot chaussée de Boondael étant à peine à quelques centaines de mètres du 38 je décide d'appeler le numéro de l'assos histoire de voir si je perds pas mon temps.
C : "Allo"
moi :" Bonjour c'est pour savoir si les étudiants d'autres unifs peuvent aussi venir à vos activités".
C :" Ah oui sans problème c'est ouvert à tout le monde et on vient tout juste de commencer donc tu as le temps de venir."
moi : Ok ben j'arrive alors!
J'étais d'abord rassuré. Pas par la réponse affirmative car ayant fait mes recherches je savais très bien que le cercle était ouvert aux autres étudiants. C'était autre chose. Une voix d'homme "normale" et un ton quelconque. Les chances que je perde mon temps s'amincirent. Ce n'est pas la peur d'être mal reçu qui aurait valu à notre rencontre d'être vécue par moi même comme une perte de temps, non, c'est l'absence de perspective amoureuse qui pour moi est déterminante! Car oui, comme tous les autres je cherchais à trouver quelque chose en voulant rejoindre une association. L'écrasante majorité cherche une communauté, de l'amitié. J'avais assez d'amis comme ça, même un peu trop à mon goût. Mon truc c'était d'avoir un Mec à moi! La voix douce de Clément a directement lancé un scénario dans ma tête et je commençais doucement à planer...
En arrivant au 38, j'entre avec détermination. Je suis agréablement surpris de voir une vingtaine de personnes en petit groupe avec une petite affiche sur le front, c'était soirée "qui suis-je ?". En moins de 4 questions je devine que je suis le Roi Albert II, mon devoir de nouvel arrivant "jouant le jeu" rempli, je peux me concentrer sur l'observation et tenter de repérer celui dont j'avais décidé qu'il serait mon futur copain, Clément.
J'ai très vite pu classer les participants en 2 groupes. Certaines personnes occupaient l'espace de manière bien plus assertives que les autres. Je n'étais donc pas le seul nouveau ce soir. Nouveaux-Anciens est une classification facile mais inutile dans un groupe d'étudiants. Tu peux être un "vieux" avec un caractère sans saveur et te voir éclipser par un "jeune" qui n'y connaît rien mais s'impose quoi qu'il arrive. En observant la gestuelle de ceux que j'appellerais dorénavant les "vielles" j'en déduis que je n'ai pas vu Clément. D'après sa voix il devait d'office faire partie du 2ème groupe, aux gestes, disons, moins démonstratifs. (09/04/2021) A SUIVRE.
Je ne m'attendais pas à être choqué à ce point. La vue de ces deux hommes se faisant un bisou m'a déstabilisée. Mon coeur s'est mis à battre un peu plus fort. Je n'étais pas excité. Certainement pas dégouté. Pris au dépourvu peut-être ? C'était sûrement ça. Je n'avais jamais vu un couple d'hommes s'embrasser.
La gêne me disais-je. Qu'est ce que c'est que cette histoire ? pensais-je. J'étais face à une émotion nouvelle dont je ne savais que faire. J'ai toujours eu confiance en ma "gestion" de ma sexualité. Du moins depuis ce fameux jeudi 14 juillet 2004 (oui, j'adore les dates et je vais pas me retenir) où je suis tombé par hasard sur le début du premier épisode de Queer As Folk (US) diffusé sur Plug tv. 15min et la plus grosse trique de ma vie plus tard, je m'exclamai :" Je suis BI!". A part quelques pornos majoritairement hétéros, vu sur Canal en chiffré ou sur le net mais qui duraient 16 secondes tout en chargeant en 30, je n'avais jamais vu d'interactions sexuelles entre hommes. Justin et Brian m'ont instantanément donnés envie de devenir comme eux ou plutôt de vouloir vivre ce qu'ils vivent. J'étais extatique pendant les 2 heures qui ont suivi. "Peut-être que je suis gay ? ou alors je dois baiser puisque je bande comme un porc ?". J'étais face à des émotions et sensations nouvelles mais la solution m'est vite venue. Ne plus avoir honte car si je voulais avoir le coeur net sur ce que je voulais vivre j'allais devoir explorer le plus possible...et ratisser large! Ce fût assez facile de me débarasser du sentiment de honte, la peur de la réaction des autres c'est une autre histoire.
L'aplomb de mon moi de 14 ans était bien loin face à Pierre et Eric qui en un bisou m'ont mis face à l'ingérable. La solution ne me venait pas, je ne savais pas quoi faire. Ca me faisais chier de voir qu'en fait je gérais quedal. Qu'à 21 ans sans jamais avoir eu de copine ni de copain, la démonstration d'affection puisse déclencher "tout ça" en moi me perturbais. Je décidai donc de mettre mes émotions de côté et de regarder devant moi. C'est là que je vis Georges debout entrain d'essayer d'expliquer quelque chose à Jeremy.
J : A la matongue ?! La matongue ? Mais qu'est ce que c'est ??
G : d'une voix fluette : Une représentation des jeunes fgtb au cinéma à la matongué.
J : Je comprends rien.
Tout en laissant Georges continuer, Jeremy s'est tourné vers moi et a dit :" c'est chiant, hahahah".
Georges ne semblait pas perturbé et même un peu rassuré. Il s'est rassis son devoir d'annonceur accompli.
De mon côté les choses s'étaient bien calmées mais avaient accéléré. Jeremy m'a un peu parlé, j'ai su que c'était sa playlist qui passait et elle m'impressionnait. Quel autre francophone que moi écoutait Hadise ???. Quelqu'un gérait cette boutique et c'était clairement lui. Jeremy était le président du 38. Il m'a proposé de joindre le groupe dans le centre-ville en fin d'activité avec son énorme voiture 17 places. J'acceptai avec une grande sensation de soulagement et de joie au fond de moi. J'étais sur le point de partir avec des gays super sympas dans le quartier gay... pour boire des verres gays ? Je n'en savais rien mais j'étais super heureux. Clément c'était déjà du passé. Je l'avais vu au fond de la salle sur les genoux d'un mec. Il m'a parlé 10 sec pour la cotisation de 5€ pour les membres qu'il récoltait étant trésorier. Gaspard le secrétaire était étonnement calme et nous quitta vers 23h car il travaillait le lendemain. A SUIVRE (10/04/2020).
Commentaires
Enregistrer un commentaire